1. Qu'est-ce qu'un couple mixte France-Suisse ?

On parle de couple mixte — ou couple à résidences fiscales séparées — lorsque deux personnes unies par le mariage ou le PACS ont établi leur domicile fiscal dans deux pays différents. Dans le contexte franco-suisse, cela désigne typiquement un couple dont l'un des membres reste domicilié en France tandis que l'autre a transféré sa résidence principale en Suisse.

Cette configuration est de plus en plus fréquente dans les régions frontalières — bassin lémanique, arc jurassien, Genève et ses environs lyonnais — où la mobilité professionnelle franco-suisse est intense. Elle concerne aussi bien les couples mariés que les partenaires de PACS, avec des règles identiques sur le fond.

Définition légale

La résidence fiscale est déterminée en France par l'article 4B du CGI (foyer, activité professionnelle, centre des intérêts économiques) et en Suisse par les critères équivalents de la LIFD (art. 3). En cas de conflit, la Convention fiscale franco-suisse du 9 septembre 1966 et ses avenants tranchent selon une hiérarchie de critères : foyer d'habitation permanent, centre des intérêts vitaux, séjour habituel, nationalité.

2. La fin de l'imposition commune : ce qui change immédiatement

C'est la première conséquence, et la plus structurante. En droit fiscal français, les époux et partenaires de PACS bénéficient en principe de l'imposition commune : un seul foyer fiscal, les revenus cumulés, un quotient familial partagé art. 6 CGI.

Dès qu'un membre du couple transfère son domicile fiscal hors de France, cette imposition commune devient impossible. L'administration fiscale française le confirme sans ambiguïté dans sa doctrine BOFiP — BOI-IR-CHAMP-10-10, §110 : l'imposition commune est réservée aux foyers dont les deux membres sont domiciliés en France.

La séparation fiscale est alors obligatoire — elle ne relève d'aucune option, d'aucun choix. Chaque partenaire devient un contribuable distinct, avec ses propres obligations déclaratives.

Avant le départ
Imposition commune
Revenus cumulés des deux conjoints
Quotient familial partagé
1 seule déclaration 2042
1 seul service des impôts
Après le départ
Imposition séparée obligatoire
Chaque partenaire déclare ses propres revenus
1 part chacun (sans enfant)
2 déclarations distinctes
2 services des impôts différents

Concrètement, pour l'année où le déménagement intervient et les suivantes, chaque partenaire dépose sa propre déclaration. Le partenaire parti en Suisse ne figure plus nulle part dans la déclaration française de celui qui est resté.

3. Le partenaire resté en France : imposition mondiale classique

Rien ne change fondamentalement pour le partenaire demeuré en France, si ce n'est la disparition du bénéfice de l'imposition commune.

Une obligation fiscale illimitée

Il reste soumis à une obligation fiscale illimitée en France art. 4A al. 1 CGI : il déclare l'ensemble de ses revenus mondiaux — salaires, revenus fonciers, dividendes, revenus étrangers éventuels. Si ses revenus de source suisse existent, la Convention franco-suisse détermine quel État dispose du droit d'imposition sur chaque catégorie, et prévoit les mécanismes d'élimination de la double imposition (crédit d'impôt ou exemption avec réserve de progressivité, art. 25 A de la Convention).

Le quotient familial : 1 part

Sans imposition commune et sans enfant à charge, le partenaire resté en France est imposé avec 1 part de quotient familial. Le PACS ne lui confère aucun avantage supplémentaire tant que son partenaire est non-résident. C'est souvent une surprise désagréable pour les contribuables qui n'ont pas anticipé cet impact.

Les formulaires

Déclaration 2042 standard, déposée auprès du service des impôts de son domicile. Si des revenus fonciers sont à déclarer, la 2044 s'y ajoute. Le prélèvement à la source doit également être mis à jour pour refléter la situation individuelle (taux recalculé sans les revenus du partenaire).

4. Le partenaire parti en Suisse : non-résident en France, mais pas exonéré

C'est le volet le plus méconnu et le plus riche en complexités. Le partenaire résidant en Suisse n'est plus domicilié fiscalement en France — mais cela ne signifie pas qu'il n'a plus d'obligations déclaratives françaises.

Une obligation fiscale limitée subsiste

En vertu de l'article 4A alinéa 2 du CGI, tout non-résident reste imposable en France sur ses revenus de source française. La Convention franco-suisse vient préciser, pour chaque catégorie de revenus, quel État est compétent pour les imposer.

Type de revenu Article Conv. Imposable en France ? Imposable en Suisse ?
Revenus fonciers (bien situé en France) Art. 6 §1 Oui — droit exclusif Exempté + réserve de progressivité
Salaire (employeur suisse) Art. 17 §1 Non Oui
Dividendes de sociétés françaises Art. 11 Retenue à la source 15 % Crédit d'impôt suisse
Plus-value immobilière (bien en France) Art. 15 §1 Oui Exempté
Intérêts (source française) Art. 12 §1 Non (imposables en Suisse uniquement) Oui

Le taux d'imposition applicable : le régime des non-résidents

Pour les revenus de source française d'un non-résident, le droit français n'applique pas le barème progressif de droit commun. L'article 197A du CGI prévoit un taux minimum de 20 % (porté à 30 % au-delà d'un seuil de revenu imposable, actualisé chaque année).

Il existe cependant une option favorable : si le taux moyen résultant de l'ensemble des revenus mondiaux est inférieur au taux minimum de 20 %, le non-résident peut demander l'application de ce taux moyen. Il devra alors justifier du montant total de ses revenus mondiaux. Cette simulation est indispensable avant tout dépôt de déclaration.

Les prélèvements sociaux : une règle favorable

Un non-résident affilié à un régime de sécurité sociale étranger (comme le système AVS/AI suisse) bénéficie d'une exonération de la CSG (9,2 %) et de la CRDS (0,5 %) sur ses revenus du patrimoine français. Seul le prélèvement de solidarité de 7,5 % reste dû. Il convient de le justifier par une attestation d'affiliation au régime suisse (formulaire A1 ou attestation de la caisse AVS).

La déclaration et le service compétent

Le partenaire résident suisse dépose en France une déclaration 2042-NR (non-résidents), accompagnée le cas échéant de la 2044 pour les revenus fonciers. Cette déclaration ne s'adresse pas au SIP local mais au Service des Impôts des Particuliers Non-Résidents (SIPNR), TSA 10010, 93465 Noisy-le-Grand Cedex. C'est une démarche distincte, qui nécessite un espace impots.gouv.fr séparé avec le bon service gestionnaire.

5. Les démarches administratives indispensables pour le partenaire qui part

Le déménagement fiscal ne s'effectue pas automatiquement. Il requiert des démarches actives des deux côtés de la frontière.

Étape 1 — Dès le déménagement
Signaler le changement d'adresse à son service des impôts français actuel via la messagerie sécurisée d'impots.gouv.fr, en précisant explicitement le transfert de domicile fiscal (et non simplement un changement d'adresse), la date effective et la nouvelle adresse suisse.
Mentionner le terme "transfert de domicile fiscal" est crucial — un simple changement d'adresse peut être interprété comme temporaire.
Étape 2 — Vérification du rattachement SIPNR
S'assurer que le service gestionnaire sur impots.gouv.fr bascule vers le SIPNR. Vérifier l'adresse enregistrée dans l'espace personnel.
Si le SIP local reste affiché, relancer l'administration par messagerie sécurisée.
Étape 3 — Côté suisse
S'inscrire auprès du contrôle des habitants de la commune de résidence (obligatoire dans les 14 jours). Obtenir un permis de séjour. Se faire enregistrer auprès de l'administration fiscale cantonale.
Le type de permis (B = séjour annuel renouvelable, L = courte durée) a une incidence sur la solidité de la résidence fiscale suisse.
Étape 4 — Dissociation du foyer fiscal côté français
Le partenaire resté en France doit signaler le changement de situation sur impots.gouv.fr pour que le foyer fiscal soit dissocié et que le taux de prélèvement à la source soit recalculé sur une base individuelle.
Sans cette démarche, la déclaration pré-remplie de l'année suivante peut rester en mode "couple".
Point de vigilance

L'administration française ne délivre pas de "certificat de non-résidence" validant formellement le changement. La seule confirmation que vous obtiendrez est une réponse à votre demande via la messagerie sécurisée. Conservez précieusement ce document — il constitue votre trace écrite en cas de contrôle.

6. Cas particulier : un investissement Pinel en commun

L'investissement Pinel en couple est l'un des cas les plus fréquents dans notre pratique franco-suisse — et l'un des plus délicats à gérer lorsqu'une résidence fiscale bascule. Voici ce qu'il faut savoir.

La règle générale : chacun déclare sa quote-part

Lorsque le bien Pinel est détenu en indivision (par exemple à 50/50), chaque indivisaire déclare sa propre quote-part des revenus fonciers et des charges, sur sa propre déclaration. Ce principe s'applique que l'un des co-indivisaires soit résident français ou non-résident.

Pour le partenaire resté en France : sa quote-part de revenus fonciers est déclarée sur la 2044 et intégrée à sa déclaration 2042 standard. Pour le partenaire résident suisse : sa quote-part est déclarée sur sa 2042-NR, au SIPNR, et imposée en France au taux applicable aux non-résidents. Le bien étant situé en France, la Convention franco-suisse attribue à la France le droit d'imposition exclusif art. 6 §1.

La réduction Pinel pour le partenaire non-résident : la règle issue de la LFI 2019

C'est ici que la Loi de Finances pour 2019 a introduit une disposition majeure, souvent méconnue.

Avant la LFI 2019, un contribuable devenant non-résident perdait le bénéfice de la réduction Pinel pendant toute la période d'expatriation. Depuis le 1er janvier 2019, les règles ont été assouplies pour les investissements réalisés à partir de cette date :

La règle LFI 2019 — à retenir

Si le contribuable était résident fiscal de France au moment de l'engagement Pinel (signature de l'acte d'acquisition), il conserve le bénéfice de la réduction d'impôt même après son départ à l'étranger.

Pour les investissements antérieurs au 1er janvier 2019 : la réduction est suspendue pendant les années de non-résidence, mais non définitivement perdue si le contribuable revient en France avant la fin de l'engagement.

Date d'engagement Situation Réduction Pinel après départ ?
Avant le 1er janvier 2019 Partenaire devient non-résident Suspendue pendant la période de non-résidence
À compter du 1er janvier 2019 Partenaire était résident à la date d'acquisition Conservée — réduction maintenue
À compter du 1er janvier 2019 Partenaire était déjà non-résident à la date d'acquisition Non applicable — Pinel réservé aux résidents

Une limite pratique : l'imputation de la réduction

Même lorsque la réduction Pinel est conservée, elle ne peut s'imputer que sur l'impôt sur le revenu effectivement dû en France. Pour le partenaire non-résident dont les seuls revenus français sont les revenus fonciers du bien Pinel, l'impôt dû peut être modeste — voire inférieur au montant de la réduction annuelle. L'excédent est alors perdu : la réduction Pinel n'est ni remboursable ni reportable. Une simulation préalable est indispensable.

Point d'alerte — Déficits fonciers

En cas d'indivision, les déficits fonciers antérieurs ne sont reportables que dans la limite de la quote-part de chaque indivisaire. Le partenaire non-résident ne peut pas absorber ou utiliser la quote-part de déficits de l'autre. Vérifiez l'historique des reports avant de déposer les déclarations.

7. L'année de départ : la plus complexe

L'année civile au cours de laquelle l'un des partenaires transfère son domicile fiscal est l'année la plus délicate à gérer. Elle peut nécessiter deux déclarations distinctes pour ce même partenaire.

Si le départ a lieu en cours d'année

Le partenaire qui part reste résident fiscal français jusqu'à la date effective du transfert de domicile. Pour l'année du départ, il est potentiellement redevable :

  • D'une déclaration classique 2042 pour ses revenus de la période du 1er janvier jusqu'à la date de départ (en tant que résident)
  • D'une déclaration 2042-NR pour ses revenus de source française de la date de départ jusqu'au 31 décembre (en tant que non-résident)

Pour l'année du départ, son service des impôts reste le SIP local français (puisqu'il était résident au 1er janvier). Ce n'est qu'à partir de l'année suivante complète que le SIPNR devient le service compétent.

Exemple chronologique

Mme Michel déménage à Lausanne le 1er juin 2024. Pour l'année 2024 :

Du 1er janvier au 31 mai → résidente française → déclaration classique (revenus de cette période)

Du 1er juin au 31 décembre → résidente suisse / non-résidente française → déclaration 2042-NR pour ses revenus fonciers de source française sur cette période

À partir de 2025 → uniquement non-résidente → déclaration 2042-NR au SIPNR.

8. Et si la situation évolue ? Mariage, retour en France…

La situation d'un couple mixte est rarement figée. Plusieurs évolutions méritent d'être anticipées.

Le mariage d'un couple mixte

Le mariage n'efface pas les règles d'imposition séparée dès lors que les deux époux sont domiciliés dans des États différents. En revanche, l'année du mariage constitue une situation particulière : en France, les époux peuvent opter pour une déclaration séparée pour l'année du mariage art. 6 CGI. Cette option peut être fiscalement avantageuse selon la structure des revenus de chacun — à évaluer au cas par cas.

Le retour en France du partenaire expatrié

Le retour en France remet en place l'imposition commune dès l'année du retour (ou à partir du 1er janvier de l'année suivante selon la date). Les revenus fonciers ne sont plus imposés au taux minimum de 20 % mais réintégrés dans le barème progressif commun. La réduction Pinel suspendue (pour les engagements pré-2019) peut reprendre. Chaque retour mérite une analyse fiscale préalable.

Le déménagement en Suisse du partenaire resté en France

Lorsque les deux partenaires résident en Suisse, les règles de la Convention s'appliquent différemment : les revenus fonciers français restent imposables en France, mais la Suisse devient l'État de résidence pour tous les autres revenus. La déclaration suisse intègre alors les revenus fonciers français à titre de revenus exonérés pour le calcul du taux (réserve de progressivité). Cette configuration — deux résidents suisses avec des biens en France — est l'une des plus fréquentes parmi notre clientèle.

9. Checklist récapitulative

Pour le partenaire qui part en Suisse

  • Signaler le transfert de domicile fiscal à son SIP via la messagerie sécurisée d'impots.gouv.fr (mentionner "transfert de domicile fiscal" et la date effective)
  • Vérifier que le service gestionnaire bascule vers le SIPNR
  • S'inscrire au contrôle des habitants de la commune suisse (dans les 14 jours)
  • Obtenir un permis de séjour (de préférence permis B)
  • Conserver une attestation d'affiliation au régime de sécurité sociale suisse (AVS/AI) pour l'exonération CSG/CRDS
  • Déposer une 2042-NR au SIPNR pour ses revenus fonciers français (+ 2044)
  • Simuler taux moyen vs taux minimum de 20 % avant le dépôt

Pour le partenaire resté en France

  • Signaler le changement de situation sur impots.gouv.fr pour dissocier le foyer fiscal
  • Vérifier et corriger le taux de prélèvement à la source (recalculé sur base individuelle)
  • Déposer une déclaration 2042 individuelle (1 part de quotient)
  • Déclarer sa quote-part de revenus fonciers sur la 2044

Sur le bien Pinel en indivision

  • Identifier l'année exacte de l'engagement Pinel (déterminant pour la règle LFI 2019)
  • Vérifier que le partenaire parti était résident fiscal français à la date d'acquisition
  • Calculer le montant d'IR dû en France par le non-résident avant d'imputer la réduction Pinel
  • Reconstituer l'historique des déficits fonciers reportables pour chaque indivisaire

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